8 février 2017

Silence, là où le néant fait écho

Apaisant dans de nombreux cas, le Silence de Scorsese n’est pourtant pas de cette sorte de calme souvent recherché par les âmes en quête d’apaisement. Issu du roman de Shūsaku Endō, le silence est ici brutal et effrayant, de par l’intensité tortionnaire du néant qu’il communique.

Après Hacksaw Ridge de Mel Gibson, Andrew Garfield endosse à nouveau et tout en justesse un rôle christique, celui d’un jésuite cette fois, qui se lance dans une sainte mission de sauvetage au Japon pour retrouver son mentor disparu.

S’il devient d’emblée un symbole libérateur pour les chrétiens japonais menacés de mort par les puissants du pays, le personnage de Rodrigues se verra rudement mis à l’épreuve au sein de ce dangereux voyage dont il est pourtant l’initiateur.

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Si le choc souvent brutal des cultures pourrait laisser croire à un “simple” film sur une guerre de religions, l’on découvre vite que les enjeux présentés ne constituent ni plus ni moins le contexte historique, venant pas à pas poser le vrai propos. Nous n’aurons pas à juger de la vérité dite “universelle”, bien qu’au centre du conflit et maintes fois soulignée par le protagoniste. En spectateurs parfaitement impuissants face à l’indéniable violence physique des hommes, nous assistons cependant à la naissance d’un conflit d’identité de plus en plus tenace chez le père Rodrigues.

Car l’impuissance que nous ressentons est avant tout celle du personnage, grandissante au fur et à mesure que sa quête semble de plus en plus vaine, et même responsable de la mort des kirishitan qu’il s’était promis de protéger. Si la culpabilité empoisonne peu à peu son esprit, elle vient lentement mais sûrement entacher sa foi. Son Dieu le délaisse, ne lui apporte pas le message qu’il attend, ni l’espoir qu’il avait promis. Rodrigues est seul. Seul face à ses échecs, seul face à la mort qui resserre son étau sur sa foi, qui perd chaque jour un peu plus de son endurance. Brutalisé par les autres, ce sont cependant ses propres méditations qui le pourchassent et le hantent ; pourquoi Dieu ne répond plus ? Est-il pourtant présent ? L’a-t-il jamais été ? Le prêtre est en proie à son reflet d’homme mortel, que le poison des trahisons et l’épuisement viennent affaiblir pour mieux le tenter. Affronter ses propres faiblesses devient alors un enjeu crucial : peut-on se voir avec ses propres yeux malgré l’aliénation ? Boiste disait qu’ils sont le miroir de l’âme, aussi la scène du ruisseau est sans doute l’une des plus révélatrices : la réflection d’abord christique se change en une vision démente et démoniaque que Rodrigues laisse enfin se révéler. Tout homme a ses failles, encore plus s’il est esseulé ; l’acharnement des ennemis couplé à la tentation confortable et égoïste d’en finir pousserait donc le personnage à exécuter sa foi publiquement, en écrasant littéralement son saint seigneur de la plante du pied.

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Si le conditionnel est ici de mise, c’est qu’il enveloppe subtilement nombre des éléments de la narration. En l’occurrence, il vient essentiellement concerner la scène finale que l’on devine sans trop de difficulté, mais qui vient apaiser notre conscience pour nous laisser sortir de la salle dans une espèce de léthargie. Car si un réel manque de dynamisme vient caractériser les nombreuses longueurs de la réalisation, ce qui de prime abord nous assomme vient à la fin nous plonger dans cet état de latence, nécessaire pour accuser le coup de ce qui est montré. Les plans sont (trop) longs, (très) beaux, mais le style n’est pas contemplatif. L’idée n’est pas de faire l’étalage de beaux brouillards et de nature morte par pur souci d’esthétique ; l’on cherche à montrer l’hostilité des terres pour encenser la distance du personnage avec ce qui l’entoure : loin des siens, de sa patrie, de sa foi, il devient vite la proie de ce marécage où rien ne peut pousser, si ce n’est cette aliénation qui naît chez celui qui s’évertue pourtant à essayer.

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Au travers de cette crise identitaire que le choc des cultures et la douleur viennent provoquer, Scorsese vient incorporer dans l’image le Silence de Shūsaku Endō comme le véritable ennemi, seule divinité à accepter et à comprendre pour échapper à la folie. Rester en paix avec soi-même et fidèle à ses préceptes demeure donc l’épreuve ultime de cette histoire, dans laquelle le réalisateur laisse planer une tension constante où transparaît la résonance du silence qui à lui seul fait du bruit.

 

En salles dès le 8 février 2017.

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